Lire la Bible a la mode des “Lougawou”


Une Herméneutique de lycanthropie….ou de Loups-garous

Dans la mythologie haïtienne le phénomène de loups-garous se caractérise par une mutation profonde au niveau du corps et de l’être. Cette mutation profonde du corps et de l’être est signifiée par un changement de peau. En effet, l’individu-sorcier/sorcière se metamorphose en changeant de peau.  Ce changement de peau est très significatif et implique une transformation à la fois physionomique et ontologique. L’individu change de morphologie, mais aussi subit un déplacement/décentrement ontologique et une modification profonde de son état de conscience. Physionomiquement, ontologiquement, et psychiquement, l’individu devient une nouvelle entité.

Il me semble qu’un phénomène pareil se produit lorsque nous nous approchons et lisons la Bible dans le contexte haïtien. Nous sommes comme incapables de lire la Bible à travers nos propres yeux, nos propres lunettes, ou de nous approcher d’elle dans nos propres souliers ou vêtements. La Bible ne nous rencontre pas dans notre propre peau, dans notre propre chair, dans notre propre réalité, dans notre propre vécu.  Elle ne nous rencontre pas dans notre vrai moi, dans notre vraie identité….

Nous nous approchons de la Bible avec un sens mythique/fictive de notre conscience de soi, comme venant de nulle part, dans une sorte d’anonymat existentiel, de vide ou de vacuum ontologique et temporel, de zone de non-être. C’est-à-dire dans une situation ou nous nous imaginons en dehors de nous-mêmes, de notre propre être, de notre propre environnement et réalité.

Notre interaction avec la Bible se fonde sur une base erronée de notre identité et réalité.  Elle n’est pas fondée sur notre propre comprehension de nous-mêmes et de notre circonstance, mais sur une fausse conception de soi, un faux sentiment de notre identité et réalité. C’est à dire une conception de notre identité et réalité fondée à partir du regard de l’autre et non de notre propre regard sur nous-mêmes et notre situation.

Il ne s’établit entre nous — notre réalité, notre situation, nos circonstances, nos preoccupations, nos questions —  et la Bible un vrai dialogue.  Notre dialogue avec la Bible, s’il y a lieu de parler de dialogue, n’est pas authentique et s’opère à un niveau superficiel, inconscient, imaginaire, irréel, et fictif. Nous sommes comme dans l’incapacité de communiquer avec la Bible dans notre propre dialecte, à partir de notre propre langage, de notre propre experience et vécu. Aucune mise en rapport réelle ou significative entre la Bible et notre réalité sociale, économique, politique, culturelle, et religieuse. La Bible demeure un livre fermé, mystérieux à notre réalité; et notre réalité demeure étrangère à la Bible et n’apporte aucune lumière, ne projette aucun éclairage sur la Bible. Elles ne se parlent pas, ne se communiquent pas, ne dialoguent pas; elles demeurent fermées l’une à l’autre, indifférentes et inconnues l’une de l’autre. 

Notre réalité ne semble pas pertinente pour la lecture ou à la comprehension de la Bible. La Bible ne parle pas notre langage et ne s’adresse pas a notre situation ou répond à nos questions. Elle ne semble pas intéressée à notre propre vécu ou experience particulière de peuple.  Elle vient d’un autre monde et parle d’une autre experience, une experience au-delà du  sensible, à laquelle on accède par décentrement du corps et de l’être, un détachement par rapport à notre propre réalité et identité, une alteration de notre état de conscience, une perte de contact avec notre propre être et notre propre environnement.  Ainsi, dans le contexte haïtien, notre approche de la Bible semble nous transformer en une sorte de zombie, de créature grotesque, méconnaissable, anonyme, sans identité, étrangère à elle-même; et nous laisse vulnérables, nus, appauvris, indigents, et dépossédés…..

Sadrack